• La plume est l'oiseau

Chasseurs de têtes

Mis à jour : avr. 23

Les résultats s’affichèrent sur les écrans luminescents.

Permis A: du 18 au 30 septembre, les chasseurs de têtes assignés aux professions politiques ont l’autorisation d’abattre les individus appartenant au domaine susmentionné. Chaque cadavre doit être systématiquement amené à l’office de police, auquel il sera recensé et pesé.
Permis B: du 18 septembre au 14 octobre, les chasseurs de têtes assignés aux stars des races: cinéma, musique, arts plastiques et mode, ont l’autorisation d’abattre les célébrités dans les secteurs suivants: Restaurants étoilés: secteurs No 0102, 0201, 0302 et 0404.Galas: secteurs No 0604, 1108, 1301, 1305 et 1306.Magasins de marques: secteurs No 1403, 1404, 1601 et 1603.Lieux de tournages.Salles de répétition.Divers salons.Autre lieu sur accord du département.
Permis C: Du 16 au 28 octobre, les chasseurs de têtes assignés à la classe bourgeoise ont l’autorisation d’abattre le nombre d’individus selon leur volonté, jusqu’à ce que la limite de 70 morts soit atteinte. Soit 10 mâles coiffés, 20 daguets, 28 biches et bichettes, 12 faons. Si au 28 octobre, la quantité autorisée n’est pas atteinte, la période de chasse sera prolongée.
Permis D: du 1er au 17 septembre, les chasseurs de têtes assignés à la classe prolétaire ont l’autorisation d’abattre le nombre d’individus selon leur volonté, uniquement dans les rues de banlieue. Dès le 17 septembre jusqu’au 30 décembre, les lieux: parcs, centres commerciaux et parkings sont également autorisés.
Permis E: Du 18 septembre au 15 janvier, les chasseurs de têtes assignées aux  personnes sans emploi ont l’autorisation d’abattre le nombre d’individus selon leur volonté. Du 15 octobre au 14 décembre, les adolescents de plus de quinze ans sont autorisés à être abattus.

Je n’avais que vingt ans quand j’ai été embrigadée dans la chasse. Avant de devenir chasseuse de tête, j’avais constitué mon CV et rédigé une lettre de motivation. Une fois la première étape passée,  j’avais dû subir des examens psychologiques, répondre à un test de personnalité très approfondi et suivre une formation de deux ans. Durant plusieurs mois, j’avais été suivie par un détective afin d’observer mes comportements.


-Kendall Evicson, chasseur de tête, Permis B. Bienvenue.

Le tampon se plaqua sur mon portrait, résonant dans l’assemblée. Enfin, aujourd’hui, j’obtins mon insigne.


Il y avait un protocole à respecter : la victime reste anonyme à notre égard (excepté les personnes populaires) et elle ignore l’identité du tireur. Le seul témoin pouvant assister à la scène appartient aux forces de l’ordre. La mort de la victime obéit à des fins positives pour elle-même et pour la société selon jugement objectif du chasseur. Pour toute règle enfreinte, le chasseur se voit être amendé et est passible d’une peine de prison selon la gravité de la faute.

L’air piquant de l’aube s’infiltra sous ma veste en similicuir aux reflets corbeau et me donna une impression de renaissance. Je sentais la crosse de mon Glock 26 caresser ma cuisse à travers mon sac à main. Désormais, je regardais mon Monde d’un autre regard. Désormais, j’avais trouvé une mission bienfaisante à la société. J’avais été choisie par l’État pour servir l’Humanité. Grâce à nous, la démographie humaine se régulait chaque année : pour une société minimisant le taux de chômage, un amoindrissement de la concurrence et une meilleure répartition des richesses. Si nous n’étions pas là, la biodiversité s’en trouverait déséquilibrée. De plus, notre Planète serait surpeuplée. Je me sentais importante, pourtant je devrais être invisible.


Je passai le seuil de l’atelier, et alla m’installer à mon bureau comme d’ordinaire. Les crayons courraient sur ma planche blanche comme les rayons du soleil entre les nuages. Après avoir couché mes fusains dans leur berceau, j’enfilai un manteau beige et troqua mes converses contre des escarpins. Les sept coups retentirent. La traque pouvait commencer. Bientôt je me révèlerai comme un loup-garou quand la pleine lune apparaît dans le ciel noir. Mais avant, je devais gagner mes quartiers, comme elle. Je m’immisçai dans la forêt de gratte-ciels, je me dirigeai en direction du repère du gibier. Je les retrouvai là, dans la clairière, chantant et s’abreuvant. Je me planquai dans un coin pour mieux les espionner. Alec était là, appuyé contre un bois, fatigué. Son pelage était soyeux, reluisant. Il ne manquait pas de nourriture. On pourrait redistribuer une viande riche.

Je vous sers quelque chose ?Un coca s’il vous plaît.Un coca.Juste une question : ce monsieur au bar avec la veste marron, je crois le connaître…Alec ? Oui, il travaille sur un film. Il est souvent dans le quartier en ce moment.Ah, je me disais bien. Merci beaucoup.Y pas de quoi.


Alec était une proie facile. Il se laissait approcher par les femmes et tomberait sans aucun doute dans un piège. C’était un homme visiblement seul, qui traînait souvent dans les parages le soir. Son visage laissait apparaître une expression détendue malgré les temps qui courent. Quoi qu’il en soit, j’avais un atout dans mon jeu. Les chasseurs de têtes gardaient secrètes les dates de la chasse. Mes notes prises, je sortis dans la nuit et repris le chemin en sens inverse. Arrivée chez moi, je retirai mon costume en vitesse et me jetai sur le lit. Les jours passèrent ainsi. 6h, réveil. 8h-12h, travail. 12-13h, traque. 13h-17h, travail. 17h-23h, traque. Je retrouvais Alec presque tous les soirs au même endroit. Quelques jours plus tard, j’avais déniché un couple qui avait pour habitude de déjeuner ensembles dans un des spots du quartier des Arts. Un chanteur torturé et une actrice en mal d’amour et de reconnaissance. Très vite, j’avais compris que la fille était rongée par la jalousie, à raison. Quelques heures d’espionnage m’avaient suffi à débusquer le jeune virtuose en compagnie d’une autre femelle. Enquêter des heures durant sur des inconnus démontrait à quel point il est aisé de sonder l’âme humaine. Selon mes sources, le couple maudit se préparait pour un concert de slam dans un pub un peu paumé: lui jouait les accords musicaux et elle jouait les désaccords intérieurs. Qu’importe, ce spectacle n’aurait jamais lieu. Mon plan était scellé. Si tout se passait bien, ils seraient morts tous les deux.


Les jours défilèrent, la date du gala approchait à grands pas et le trac gagnait mon ventre. Me fixant dans la glace, je me forçai à garder mon calme. La brosse du mascara tremblait. J’appliquai le rouge à lèvre carmin et pinça mes lèvres l’une contre l’autre. J’ouvris la boîte d’anxiolytiques et jeta une pilule dans ma bouche que j’avalai instantanément avec une gorgée d’eau. J’adressai un sourire au reflet en face de moi, m’emparai d’un sac à main et fermai à double tours la porte derrière moi.


L’air s’était rafraichi. Déjà, les lampadaires illuminaient l’avenue. Mes talons claquaient sur le bitume, mes cheveux glissaient dans le vent qui me caressait de ses doigts invisibles. Devant les portes du théâtre un ballet de carrosses noirs aux vitres teintées desservaient des hommes en smokings tous identiques et des femmes parées de mille feux. Leurs robes pailletées virevoltaient telles des feuilles d’automne, emportées dans les tourbillons. Derrière l’entrée, une allée s’ouvrait sur une vaste clairière prise d’assaut par la meute. Il fallait repérer ma cible et ne plus la quitter des yeux. Alec était là, seul, à chercher ses confrères du regard. Je m’approchai le plus possible de lui et lançai mon appât. Je me focalisai sur la flûte de champagne que je venais de demander, lui offrant mon dos nu, habillé de soie. Les bretelles flottaient sur mes épaules. Mes cheveux relevés en un chignon lâche dévoilaient ma nuque. Je sentais son regard dévaler mon corps de la racine de mes cheveux à mes talons de cuir noir lassé en passant par mes mains et mes fesses. Quand je me retournai, je le vis détourner ses yeux furtivement. Je m’approchai de lui.


Vous êtes tout seul? Non, j’attends des amis. Répondit-il en me dévisageant.Ah, c’est dommage. Amusez-vous bien alors ! Lui lançai-je avant de m’éloigner, d’un sourire aguicheur.Non, mademoiselle, attendez !Oui ?Restez, je vous en prie.Très bien.Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?Je suis mannequin. Et vous êtes acteur, n’est-ce pas ?


Jusqu’ici, mon plan fonctionnait à la lettre. Ces animaux sont si faciles à piéger… Flattez leur égo. Il se chargera du reste et se jettera sur la gueule du loup pour l’embrasser.


Sur la scène régnaient tour à tour des divas quémandant l’empathie des autres pour aider les races défavorisées. Les gens qui ont du pouvoir aiment à savoir que le Monde est à leur merci, en attente qu’il fasse le bien pour l’humanité. Les cimetières sont remplis de gens persuadés que le Monde ne pourrait pas se passer d’eux. Plusieurs sont d’entre eux sont ici. Tout ça me fait rire. Sachez qu’ils sont tous à la merci de votre mort. Et je suis là pour les servir.


Au moment opportun, j’attirai ma proie dans un coin esseulé. Il me suivit, et je me collai dos au mur, faisant mine de l’attendre. Il s’approcha de moi, encore plus près, à me frôler. Son souffle se mêlait au mien. Mon cœur battait à tout rompre. Sa bouche cherchait la mienne pendant que mes doigts cherchaient mon Glock. Je l’attrapai et le remontai jusqu’à son torse, j’appuyai sur la détente. Dans un bruit sourd, il s’écroula au sol, déjà inconscient. Une auréole rutilante se dessina autour lui. Je le regardais tendrement et m’accroupis à côté de lui, mes talons trempant dans son sang. Je plaquai un baiser sur ses lèvres encore chaudes avant de lui susurrer au creux de l’oreille « Merci pour ta Vie. » Je me relevai, me postai devant une caméra et lui présentai mon insigne. Je quittai les lieux, et composai le numéro de la centrale de chasse.


Kendall Evicson, Permis B, veuillez venir chercher un homme au secteur 1305D, premier étage, aile A. Merci.


Je raccrochai.

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